« Ils avaient annoncé des orages pour la fin de la journée, mais le ciel restait bleu et le vent était tombé. Je suis allé jeter un œil dans la cuisine pour vérifier que les trucs
collaient pas dans le fond de la casserole, mais tout se passait à merveille.je suis sorti sur la véranda armé d’une bière fraîche et je suis resté quelques instants avec la tête en plein soleil.
c’était bon, ça faisait une semaine que j’avais rencontré Betty. »
Le décor est planté.
Ces premières lignes du roman devenu culte de Philippe Djian, 37°2 le matin, résumeraient à elles seules ce magnifique film qu’en fait Beineix en 1986. Soit un an après la sortie du livre.
Faire un article uniquement sur le film de Beineix occulterait le livre de Djian et cela m’est impossible tant la magie de Djian transparait dans le film.
Pour moi, les deux œuvres sont intiment liées l’une à l’autre.
Rares sont les romans qui, une fois portés sur grand écran, gardent leur substantifique moelle. Mais Beineix a su gardé toute la poésie de Djian et surtout a mis les images exactes sur les mots
de l’écrivain.
A aucun moment il ne trahit l’atmosphère de Djian.
Déjà, par le choix des acteurs. 37°2 a propulsé au rang de star en un seul film la fabuleuse Béatrice Dalle. Vingt deux ans, pin-up ultra sexy dans ses robes
sulfureuses et outrageusement courtes, elle crève l’écran.
Elle est Betty. Cette fille
insouciante et passionnée qui a besoin d’admirer son homme pour pouvoir l’aimer. L’aimer jusqu’à en crever.
Et son homme c’est Zorg, Jean- Hugues Anglade, la trentaine, homme à tout faire au sein d’un petit lotissement de mobil-homes, perdu dans coin du monde. Un coin paumé, hors de porté du brouhaha de la civilisation.
Zorg n’aspire qu’à une chose : manger son chili sur sa véranda et regarder le monde s’effondrer au loin, dans le coucher de soleil.
Pour beaucoup, 37°2 Le matin est un road movie à l’américaine ou l’histoire tragique à la Roméo et Juliette d’amants maudits. Pas pour moi. Ce serait trop
réducteur pour ce chef d’œuvre.
37°2, c’est l’histoire d’une passion dévorante, incandescente, destructrice entre deux êtres communs, banals, comme vous et moi.
C’est l’impossibilité de vivre le quotidien d’un couple qui poussera Betty à la folie. Oui, mais Zorg voudra vivre cette histoire, quoiqu’ ‘il lui en
coute.
« Oui, mais il y a Betty, belle comme le sont les filles qui portent des minijupes avec insouciance et qui espèrent toujours gagner le gros lot. Et lui, il aime Betty. Pour elle, il irait décrocher la lune. Et c’est là qu’ils commencent à souffrir. Car elle court après quelque chose qui n’existe pas. Et lui court derrière elle… »
Ca m’arrache les tripes de devoir mettre mes mots à moi pour décrire une telle œuvre. Beineix a donné une telle âme à ce film. La lumière y est si belle. Les couchers de soleil sur
ces petites maisons bien alignées sur la plage semblent irréels. On se croirait hors du monde. « Le soleil de midi était comme du beurre de cacahuète étalé sur du pain
béni ».
Les dialogues sont justes, les silences maîtrisés. Le thème musical de Gabriel Yared est entêtant. Tout est là pour la naissance de ce pur moment de bonheur.
Surgie de nulle part, elle apparait dans l’encadrement de sa véranda, avec sa robe tablier ( devenue culte ! ) et juchée sur ses talons hauts. Elle pose à ses pieds ses deux valises et sourit.
Zorg était en train de manger son chili, il a posé sa cuiller et a recueilli Betty dans sa vie. « Elle m’a fait penser à une fleur étrange munie
d’antennes translucides et d’un cœur en skaï mauve et je connaissais pas beaucoup de filles qui pouvaient porter une minijupe de cette couleur là avec autant
d’insouciance. »
Mais Betty est comme un
cheval sauvage, fougueux et indomptable. Le quotidien est trop dur pour elle. « Ce qu’elle avait pris pour une prairie ensoleillée n’était ne fait qu’un enclos triste et sombre et elle
connaissait rien du tout à l’immobilité, elle était pas faite pour ça. »
Ils vont vivre une passion torride, charnelle et sexuelle. Elle va le sortir de sa torpeur, « moi, la vie m’endormait. Elle, c’était le contraire. Le mariage de l’eau et du feu, la combinaison idéale pour partir en fumée. »
Zorg est l’anti héros par excellence. Il est instable, extrême dans ses sentiments, idéaliste dans ses idées et n’accorde aucune espèce d’importance à
l’argent. « A 35 ans, on commence à avoir une assez bonne expérience de la vie. On apprécie de pouvoir souffler un peu. »
A défaut de souffler, Betty l’entraine dans un périple palpitant en mettant le feu à son bungalow, après avoir mis la main sur un carton rempli de carnets noircis de la main de Zorg. Son homme est romancier ! Il a mieux à faire que jouer les plombiers ou les hommes à tout faire pour des cons ! Elle va mettre un poing d’honneur à le faire publier.
Est ce cet acharnement qui va la faire sombrer dans la folie ou les refus répétés des éditeurs ?
Ils partent alors pour Paris, chez la « sœur » de Betty, Lisa ( Consuelo de Haviland ), qui tient une
petite pension de famille sur les bords de la Marne. Se joindra à ce trio le truculent Eddy ( Gérard Darmon ) et ses peignoirs de soie …
désopilants !
Boire des téquila rapidos, refaire le monde et aimer Betty.
Mais la mère d’Eddy meurt et les voilà partis tous les quatre vers un petit village au milieu de nulle part.
Zorg et Betty restent pour faire marcher le magasin de pianos.
Tout pourrait aller pour le mieux mais rien n’est simple pour Betty.
Quoiqu’elle fasse, « la vie se met contre elle. »
Lui, sent bien que ça dérape mais ne pressent pas l’urgence dramatique de la situation .
Il se contente de la regarder, « je me suis tourné vers Betty comme on traverse la rue pour profiter du soleil quand on a les mains vides », et de boire des bières.
« Ouais, bien sûr, il faudrait qu’elle comprenne que le bonheur existe pas, que le paradis existe pas, qu’il y a rien à gagner ou a perdre et qu’on peut
rien changer pour l’essentiel. … »
Pour ses
vingt ans, il lui offre un bout du monde. Les images sont magnifiques. Le petit cabanon en pierre, perdu sur ce bout de terre. Le coucher de soleil et ces deux êtres qui s’aiment.
…
Mais du moment où elle enlève le petit garçon dans la fête foraine, on sent que la fin est proche.
Mais pas cette fin là. Pas comme ça.
Ce jour là, Zorg rentre chez lui. Betty n’est plus là.
La salle de bain est maculée de sang. Elle s’est arraché un œil. Zorg ne peut rester à la regarder là,
attachée comme un animal agonisant, son œil orphelin perdu dans le vague.
« Au départ, on a l’impression qu’il s’agit simplement d’une petite fissure, mais si on se penche un peu, on s’aperçoit qu’on se trouve devant un gouffre insondable ».
Dans un geste d’amour infini, Zorg tue son amour. Il libère l’âme prisonnière de Betty.
La scène finale du film est poignante de tristesse. Mise en abîme par le morceau de piano que jouent Zorg et Betty dans le magasin de pianos.
« J’ai remis le chili dans une casserole a feux doux. J’ai remis la musique. Le chat est entré par la fenêtre et la nuit était calme.
- j’ai vu de la lumière, il a fait. T’étais en train d’écrire ?
- Non, j’ai dit. Je réfléchissais. »
Beineix a distillé une musicalité,
une lumière et un rythme dans ce film qui donnent encore plus d’intensité au roman de P. Djian, entré au panthéon des œuvres littéraires.
Pour moi, 37°2 Le matin, c’est la somme de toutes choses. C’est LE livre et LE film.
Djian me suit depuis son 1er roman, « 50 contre 1 », sorti en 1981, et jamais je ne lui ai fait faux bond. Il fait partie de moi, de ma vie ( je l’avais même cité au bac de philo. ! ). Son univers et jonché de canettes de bières et de jolies filles. Il navigue comme personne entre le rire et les larmes, les filles et les voitures. Ces romans sont toujours tendres et corrosifs.
Mon roman préféré, hormis 37 °2 ? Zoné érogène bien entendu, car c’est l’œuvre du non renoncement et de la passion… Ha … La passion !!!
Si vous ne connaissez pas Djian, installez vous
confortablement au fond d’un bon vieux club en cuir, prenez la1ère édition de 37°2 Le matin, mettez dans vos oreilles en fond sonore un bon Pink Floyd ou un bon Peter Gabriel et
laissez vous emporter par la poésie sauvage et abrupte du génie de la littérature contemporaine !
Bon ben voilà, tu as tout dit. Ma petite Mag, vraiment, maudit soient ces kilomètres qui nous séparent, nous avons vraiment tant de goûts en commun.
Ce film, je l''ai découvert un peu plus tard qu'à sa sortie car je n'avais que 11 ans et il a tout chamboulé ! Rien que de lire ton article j'en suis émue. La passion brute, pure et accessible seulement à ceux qui la laissent entrer dans leur coeur. Celle qui rend les autres jaloux et pourtant celle qui détruit. Je suis restée une adolescente et cela me fait rêver, me fascine et m'effraie en même temps.
Et cette musique, ce morceau au piano ... elle a bercé le début de mon adolescence. D'autant que ma maman qui créait des spectacles poésie/théâtre avec ses élèves s'en était servi pour un tableau sur scène qui est imprimé dans ma mémoire.
J'adore ce film, c'est tout ! Merci Magounette pour cet article magnifique dans lequel on ressent toute ton émotion. Bravo ma belle !
eh bien, ça va vous paraitre bizarre mais je n'ai jamais vu ce film-culte ! Jamais eu l'occasion, pas trop l'envie non plus, je ne sais pas.
Et en lisant ton superbe article Mag, je le regrette car on y sent toute l'émotion que t'a suscité ce roman et ce film, c'en est trés touchant.
Un grand bravo à toi en tout cas.
Pour la petite histoire, les scènes avec les fameux chalets sur pilotis ont été tournées à Gruissan, une petite ville près de Narbonne où mes parents ont un petit appartement. De la plage, on aperçoit trés bien ces chalets, j'y suis déjà allée me balader.

Félicitations pour ce très bel hommage rendu à Philippe Djian et son oeuvre Mag.
Perso, j'ai moins accroché sur le film que sur le roman, car il y manque cet humour desespèré de Djian, son mélange de nonchalance et de tourmente intérieur simultanées.
Et comme toi Mag, j'adore Djian et surtout Zone hérogène, à la fois si marrant tout en restant si grave.
Tiens , je risque d'en choquer quelques uns , mais quelle a été ma surprise hier soir lorsque faisant un mini sondage de personnes agées entre 22 et 26 ans , aucune en dehors de moi connaissait la fabuleuse chanson "Daniela" .
Si c'est pas triste , quand meme .
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